Reprise de brèches (25 m3) - Castellane (04)

Vue générale d'une  restanque  restaurée et de son escalier en amont, le tout situé dans les Jardins de la Tour.


Au cœur du Parc naturel régional du Verdon, dans le département des Alpes-de-Haute Provence, la commune de Castellane bénéficie de la notoriété de son Roc, gigantesque falaise de 184 mètres qui accueille en son sommet une chapelle ornée d'ex-votos.

La chapelle Notre-Dame du Roc photographiée au rythme du chantier


Le site

Le site comprend un monument classé, la Tour pentagonale (construite 1359), une tour inscrite au titre des MH (tour carrée dont il ne reste que les murs, insérée dans les remparts), deux tours, un cabanon (restauré avec réussite) et tout un patrimoine de restanques  et de jardins en terrasse. Les jardins étaient, au XIXe siècle, des jardins privés et bourgeois.

Ils ont été entretenus jusqu’aux années 1980 puis progressivement abandonnés et se sont embroussaillés.

Plan de la ville de Castellane. La zone d'intervention est matérialisée par une rectangle rouge


Géologie du site

Castellane est rattachée à la zone de calcaires jurassiques des Préalpes de Provence. On y dispose d'un calcaire froid, de type « quartzique ». Excessivement gélif, il ne se travaille pas comme les moellons du Luberon et ne peut être correctement équarri. Il peut se déliter en feuillets plus ou moins épais et on retrouve ces détériorations sur les murs maçonnés des remparts, vieux de plusieurs siècles. En revanche, équarries à la chasse, les arêtes des pierres de fondation se façonnent plutôt bien. Les pierres sont particulièrement denses et permettent de produire de très solides fondations. Seul bémol : il est impossible de soulever seul ces pierres de petit enrochement


Le projet de restauration

Plusieurs études pour revaloriser les lieux ont été faites, la première au début des années 1990, la dernière en 2010, financée par le Service territorial de l’architecture et du patrimoine. En 2011, Castellane a acheté des parcelles et du bâti dont un cabanon et une tour afin d’être propriétaire de la totalité du site et d'éviter d’y voir apparaître de nouvelles constructions.

À l'automne 2016, la commune souhaite poursuivre la réalisation du projet de réhabilitation du site. Les deux tours (dont la pentagonale), les deux cabanons et une partie des restanques et des jardins en terrasse ont été remaniés précédemment dans le cadre d'un programme européen, régional, communal et de mécénat. Elle fait appel à une entreprise spécialisée dans la maçonnerie de pierre sèche, Luberon Patrimoine, pour remonter deux brèches et créer un escalier droit.


Le chantier

Le cahier des charges est relativement classique, à l’exception de trois points :

- il est impossible d’évoluer avec une mini-pelle (même 1,8 T) en raison du terrain accidenté et d'une accessibilité limitée ; seul un homme peut intervenir avec une brouette mécanique ;

-le décaissement prévu de l'excédent de terre situé en partie supérieure ne peut se faire que manuellement 

- pour s'approvisionner en pierres de fondation (dont le poids est pour certaines de plus ou moins 100 kg/unité), il faut se rendre à  l’extérieur des remparts.

 

 Vue générale de la restanque au démarrage du chantier. 

 

L' intervention concerne trois zones :

- reprise de la restanque haute avec une brèche ouverte de 5 mètres environ (23 m3),

- création d'un escalier droit (8 marches) en surplomb de cette restanque haute,

- reprise de la restanque basse avec début de brèche (8 m3).

 

Les autres étapes consistent à :

- mise en place de goulottes d’évacuation de gravats, décaissement, démontage du mur existant,  évacuation des gravats, approvisionnements en pierre et organisation de la zone de stockage (pierres d'enrochement, de parement, de blocage, de drain, etc.), implantation des gabarits et des cordeaux, fondations, remontage, couronnement et repli de chantier.

Avant intervention

Vue de la restanque haute au démarrage du chantier. La brèche a été provoquée par une poussée importante de terrain qui a déstabilisé le parement sur la partie droite de la section. On comprendra mieux lors du décaissement les vrais facteurs ayant contribué à l'apparition de la brèche

L'angle de retour du mur fait apparaître des faiblesses de maçonnerie :

- un parement non assisé,

-des pierres de taille importante mais non jointives et au croisement approximatif

- l'absence de harpage

- des cales disposées sans fonction précise.

 

Pour information, la hauteur soubassement-couronnement est de trois mètres à cet endroit.

Décaissement et stockage des pierres

La brèche démontée et décaissée en partie. Le décaissement représente un poste important puisque trois semaines seront nécessaires pour le mener à bien. Le terrain accidenté empêche toute intervention de mini-pelle. Seul un transporteur à chenille permet la manutention de blocs et de pierres de fondation. Les zones de stockage correspondent à la taille, à la forme et au gabarit des pierres (drain, fondation, couronnement, parement).

Vues en coupe de la restanque dont les pierres ont été purgées. Le décaissement en profondeur reste à réaliser. Sur la photo, le chat se tenant en haut de couronnement laisse bien deviner la fragilité de la maçonnerie de pierre sèche : le parement est constitué de pierres empilées, dont la profondeur de décaissement est de 40 cm au maximum. Compte tenu de la hauteur de la section, il devrait être d'un mètre minimum.

Après que le  parement ait été démonté, on retrouve bien les différentes couches de terre :

- à partir des fondations, sur une hauteur d'un mètre environ, la terre végétale et les traces de pierres de drain,

- en partie supérieure, on découvre les couches successives de remblais constitué de gravas, de morceaux de plaques PST amiantées, de débris de tuiles et de sable.

Les photos ci-dessus illustrent ce qu'il faut éviter de faire pour préserver l'environnement : pas de plaques sous tuile amiantées (photo du centre), ni de gravas en tout genre. La photo de gauche est bien explicite et montre bien l'épaisse couche de remblais qui vient recouvrir le niveau initial de la restanque (terre végétale foncée). Un conglomérat comme celui-ci a potentiellement  gonflé suite à des pluies répétitives et a fait sauter le parement du mur comme un bouchon de champagne.

Les goulottes installées permettent une évacuation plus rapide de la terre et des gravats de décaissement. C'est un volume ahurissant de 32 m3 de terre (soit près de 40 tonnes) qui sera évacué à la main, pour un total dépassant les 200 heures.

La section sur le point de recevoir les pierres de fondation. La zone claire supérieure correspond à la couche de remblais disposée sur le soutènement d'origine, la zone sombre inférieure correspond à la terre végétale.

Le décaissement est bien avancé et les gabarits d'implantation validés. L'architecte des Bâtiments de France, chargé du suivi de chantier, a demandé un fruit important (20%), correspondant à celui observé initialement. Il est intéressant de noter que le fruit reste un élément important de la maçonnerie à pierre sèche mais qu'il ne suffit pas, aussi prononcé soit-il, à retenir une forte poussée de terrain. L'absence du classique sandwich « parement–blocage–drain », le manque de profondeur de la maçonnerie et la présence de sable, de tuile et de morceaux de plaques amiantées ont eu raison de cette partie de restanque dont la durée de vie se monte à moins d'une année ! La zone claire supérieure correspond à la couche de remblais disposée sur le soutènement d'origine (partie en terre végétale fonçée).

La couche de remblais supérieure (excédent) a été évacué. L'emplacement du cordeau blanc correspond à l'arase de la nouvelle section reprise et donc constituera le couronnement définitif. 

Le remontage du mur peut maintenant débuter...

Le remontage du mur

Pose des assises de fondation. Les pierres que l'on peut qualifier de pierres d'enrochement de petit gabarit sont disposées en boutisse, pierre dont la longueur se trouve dans l'épaisseur du mur et dont un des bouts est en parement.

Caline, chat de chantier à ses heures perdues, supervise l'avancée des travaux...

Les assises de fondations du mur haut sont sur le point d'être achevées . Le remontage peut se poursuivre avec des pierres de parement.

Autre vue de l'implantation des fondations...

Pierres de fondation posées avec placement du géotextile. La zone délimitée au marqueur correspond à l'ancien emplacement de la brèche

Détail de l'appareillage montée sur les fondations

Le montage de la section se poursuit...

Sur la photo de gauche, on voit en plan, le rang de parement qui sera complété par dse pierres de blocage et de drain.

Sur les photos de milieu et de droite, la pierre en boutisse ou figure le point rouge est disposée en parement. Elle ne représente pas un volume très important mais permet, placée en profondeur, un ancrage efficace.

À ce stade, pour achever cette restanque, il reste à finaliser 40 % du cubage d'origine soit 7,2 m3 comprenant la fin du remontage du parement puis du couronnement. Le cordeau blanc en haut de l'élévation correspond à l'arase du couronnement.

La neige a recouvert la vieille ville  ainsi que le mur en cours de montage....

Le couronnement

Les premières pierres de couronnement posées.La difficulté vient du fait qu'il s'agit de pierres de voirie de récupération, dont certaines en forme de claveaux. Il n'est pas possible de travailler autrement qu'à joints serrés, ce qui entraîne un temps d'exécution particulièrement long

Cette vue permet de visualiser la profondeur de la section remontée (entre 70 cm et un mètre).

Vues de la profondeur du couronnement (avant et après  intervention), prises depuis la restanque supérieure

Différentes vues successives du couronnement final et également un comparatif AVANT/APRES.

Vue globale de la restanque achevée

Vue de détail de l'appareillage

Conclusion

Les restanques remontées par Luberon Patrimoine sont prévues pour rester en place de nombreuses décennies. Bien que surdimensionnées, elles s’intègrent au paysage tels que l’on pouvait le voir durant la première moitié du XXe siècle. Les deux plus grandes difficultés ont été d’assurer le décaissement à la main (près de 40 tonnes de terres manipulées sur trois semaines environ) et d'implanter des pierres de fondation particulièrement denses.

Ce chantier a engendré, sur les trois zones d'intervention, un volume de pierres à manipuler supérieur à 75 m3, soit un total de près de 200 tonnes !


Autour du chantier